Les "tribunations" de Frankie

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Intrigues vénitiennes


Hugo Pratt raconte son enfance à Venise en ces termes :

"J'avais quatre ou cinq ans, peut-être six, à l'époque où ma grand-mère me demandait de l'accompagner jusqu'au Vieux Ghetto de Venise. Nous allions rendre visite à l'une de ses amies, Mme Bora Lévy, qui habitait une vielle maison. On y accédait par un escalier extérieur, en bois, appelé "l'escalier fou", "l'escalier des rats d'égouts", ou encore "l'escalier turc". Mme Bora Lévy me donnait une dragée, une tasse de chocolat épais et bouillant et deux biscuits sans sel que je n'aimais pas du tout.[.....]Un peu embarrassé, j'allais à la fenêtre de la cuisine et regardais en bas une petite place herbeuse et sa margelle de puits recouverte de lierre. Elle porte le nom de Cour Secrète, dite de l'Arcane. Pour y entrer, il fallait ouvrir sept portes, chacune d'elles portait gravé le nom d'un shed, démon de la caste des Shedim engendrée par Adam lorsqu'il fut séparé d'Eve, après leur acte de désobéissance. Chacune d'entre elles s'ouvrait sur une parole magique, le nom du démon, tout simplement. Je me les rappelle encore, ces noms terrible: Sam Ha, Mawet, Ashmodai, Shibbetta, Ruah, Kardeyakos, Na'Amah.[.....]Cette cour était pleine de sculptures et de graffitis: une vache à un seul œil, une étoile à six pointes, un cercle tracé sur le sol pour y faire danser une jeune fille nue, les noms des anges déchus de dieu: Samaël, Sataël, Amabiel.

Je me souviens que dans la cour secrète, il y avait une dame très belle, toujours entourée d'enfants et d'adolescentes qui jouaient autour d'un gigantesque papillon fait de morceaux de verre colorés. C'était Aurélia, le papillon gnostique. La Gnose se représentant elle-même comme source inépuisable de sagesse, offrant, en mille reflets colorés, ce que chacun désire.
Ces deux placettes, reliées par cette ruelle cachée, appelée "Passage Etroit de la Nostalgie", constituaient le centre fabuleux où venaient se fondre deux mondes secrets: l'un issu des disciplines talmudiques, et l'autre des disciplines philosophiques ésotériques judéo-gréco-orientales. Tout ce dédale d'escaliers, de ruelles, de cours et de petites places s'appelait "Sérail des Belles Idées" ou encore "Sérail des Hebreux". Dans cet endroit splendide, je jouais avec des enfants juifs qui savaient aussi bien raconter les choses des temps anciens qu'escalader les murets d'enceintes interdites.[...] Ils furent les premiers à me faire découvrir les Abraxas de Basilide et les symboles pythagoriciens, les serpents en croissant de lune et les dessins de Menander et de Saturninos.[...] C'est dans ce monde envoûtant que l'on me parla aussi de la clavicule de Salomon et de l'emeraude de Satan, qui, selon la tradition hermétique, se serait détaché du front de l'ange du mal pour devenir le symbole de la "Science Maudite" parmi les hommes."

Hugo Pratt, après avoir vécu en Ethiopie :

"Dans les bibliothèques de Debra Markos,Debra Ghiorghis, Debra Mariam, dans les livres et les représentations coptes de la Reine de Saba et du roi Salomon, je découvris que, dans la vie des hommes qui veulent savoir, il y a toujours les sept portes secrètes. Je vis que les formules magiques sont toujours au nombre de sept, que les diables sont les mêmes, les livres cachés se ressemblent beaucoup et les anges déchus sont un peu plus nombreux.[.....] Les filles avaient le même sourire inquiètant que les petites filles du ghetto, mais les yeux de majolique des unes etaient bien différentes des yeux vénitiens des autres.[.....]un chamelier Dankali m'apprit que pour entrer dans le Al-Jannah al-Adn, le Jardin d'Eden, il faut ouvrir sept portes dans le désert, qu'il faut pour cela connaître les noms des septs anges terribles de la tribu des Shaitans ou bien se faire accompagner d'un poète qui ait une clef d'or sous la langue. Puis un Arabe d'Erythrée m'enseigna que l'Adriatique s'appelait Giun Al Banadiqin, le "Golfe des Vénitiens" et que les Egyptiens appelaient Venise "Al-Bunduqiyyah"