Les "tribunations" de Frankie

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Hugo Pratt et son double


Après avoir rendu le personnage du Maltais célèbre dans le monde entier, Hugo Pratt avait décidé, un peu avant sa mort, de se tourner vers le roman pour raconter les aventures de Corto. Et voilà comment démarre l'histoire du jeune garçon tandis qu'il se trouve dans le salon de sa mère, la Nina de Gibraltar, et qu'une amie gitane de celle-ci lui saisit la main : 

"Corto, tu savais que, dans ta main, il manque la ligne de chance ? Ce jour-là était un samedi. Corto prit le rasoir lisse en argent, le frotta pour faire disparaître l'oxydation noire du temps et, après l'avoir ouvert, en essaya le fil : il était parfait. Il l'empoigna de la main droite. La lame scintilla. Il ouvrit la main gauche et, sans la moindre hésitation, y dessina un long sillon profond... Il fallut beaucoup de temps avant que la blessure ne se referme. Mais désormais, Corto Maltese avait une belle ligne de chance."

Et Corto, contrairement à un grand nombre de héros classiques, ne croira jamais aux enjeux qui lui sont proposés, car l'idée qu'il a de la liberté est au-dessus des lois et des valeurs toujours relatives.

Pour comprendre cela, il faut parler de son créateur, Hugo Pratt. Né à Rimini en juin 1927, de famille vénitienne, aux origines anglaises, françaises, marranes et turques, Pratt passe toute sa prime enfance à Venise, ville de l'ésotérisme et de la Kabbale à laquelle il restera viscéralement attaché. Vers dix ans, il part en Ethiopie, alors colonie italienne, où il y vivra jusqu'à l'âge de 16 ans. Il se lie d'amitié avec Brahane, un jeune éthiopien contraint d'être domestique chez les Pratt. Grâce à cette amitié, il apprend l'abyssin, le swahili et s'initie aux coutumes du pays. Il développera ainsi une des caractéristiques propre à Corto, le respect des cultures différentes.

Il ne faut pas oublier que le Maltais est le double de l'auteur. S’ils sont opposés physiquement, il ont le même regard dans tous les sens du terme. Les vies de Corto et d’Hugo sont semblables, toutes deux emplies de mystères et de zones d’ombres. Il existe une superbe autobiographie de Pratt dans laquelle il romance volontairement sa vie pour laisser planer un parfum d’inconnu, et où l'on y découvre les personnages qu’il dessinera plus tard...

L'une des composantes fondamentales des histoires contées par Pratt est l'imaginaire. Et quand on a affaire à l'imaginaire, on rencontre son inséparable allié : le rêve. Chez Pratt, le rêve n'est pas un simple élément pour étayer la psychologie des personnages, il est une part active et essentielle dans le déroulement de l'histoire. Dans "Les Helvétiques", les mécanismes oniriques sont les principaux ressorts de l'album. Dans Le Songe d'un matin d'hiver tiré des "Celtiques", ce sont des personnages venus de la celtique enchantée (qui n'existent que parce que "quelqu'un rêve dans les bretagnes") qui utilisent Corto pour déjouer une invasion allemande. Dans Samarkand, Corto et Raspoutine se rencontrent en rêve. Corto oscille entre le monde du rêve et le monde réel, et la plupart du temps ceux-ci se trouvent mélangés, renforçant la dimension humaine mais aussi la dimension héroïque et mythique du marin qui, bien que sujet au rêve comme tout mortel, voit sa destinée dépendre des événements de cette autre dimension où il côtoie des personnages disparus tels que Raspoutine, Rimbaud, Lawrence d'Arabie, ou des héros de la mythologie tels que Merlin ou la fée Morgane. Si bien que Corto finit par être lui-même un personnage de légende, hors du monde réel, mais bien présent dans notre imagination.

Corto ne cherche pas l'aventure, elle vient à lui alors qu'il déambule pour tromper un ennui empreint de nostalgie. Ce qui fait de Pratt un auteur résolument sentimental, d'un romantisme désabusé teinté d'ironie et de détachement apparent. Sa connaissance du monde et des sciences ésotériques, sa précision historico-politique mêlée de spiritualisme, jusqu'à son trait épuré à la  limite du silence graphique ont fait de Pratt le Maître incontesté et inégalé en la matière.

Pratt dira un jour : "Il m'arrive de ne plus avoir envie de sortir de ce monde de mythes et même de ne plus savoir où est le monde réel.

A tel point que l'on peut se demander qui de Hugo ou de Corto a rêvé l'autre...

 

Intrigues vénitiennes

© 11/01/07





 

 

"Il y a des hommes qui préfèrent la solitude...  pour vivre davantage leurs propres remords et leur propre tristesse." Hugo Pratt